e) Le caveau



Figure 7 : Situation de la Fenêtre, de la marchée décorée,de l’autel et du « cippe aux deux crucifiés » 

dans le caveau.



De forme rectangulaire (4.85 x 2.95 m), il est divisé en deux parties à peu près égales (Fig 7) par une marche encadrée de petits dés en pierre supportant une colonette. Les murs étaient enduits et peints (le mur sud a disparu jusqu’au niveau du sol). Au fond, une fenêtre dont il reste l’appui était percée dans l’axe de l’édifice et apportait avec l’entrée un peu de lumière. La marche limitant la partie surélevée au fond (Fig 8), haute de 25 cm, est formée d’une pierre brisée, ornée de grandes rosaces octoformes dont les alvéoles étaient ornées de verroterie bleu clair tirant légèrement sur le vert et possédant une inscription s’étalant sur toute sa longueur. On y lit un psaume qui se veut être une nouvelle confession de Mellebaude :


MELIUS EST. IN MALEFACTIS. HUMELIS.
CONFESSIO. QUAM IN BONIS SUPERVA. GLORIACOS

          Soit, « Mieux vaut donc, dans les méfaits, l’humble confession que dans les bonnes oeuvres, l’orgueilleuse glorification » (Heitz, 1987). Ce verset est tiré d’un psaume et une sentence sur la confession que Défensor moine de Ligugé, avait introduit sous le nom de saint Basile, dans son Livre d’étincelles (VIII, 40). Durliat ( Durliat, 1985)  fait remarquer que Mellebaude a fait reproduire le texte fidèlement, sauf en substituant à l’adjectif pura qui qualifie la confession, celui d’humilis. Peut-être entendait-il par là prévenir la médisance, susceptible de dénoncer son œuvre comme une marque d’ostentation. La marche qui supporte l’inscription n’est pas dans la position originelle : il s’agirait soit d’un pilier soit d’une architrave de barrière de cœur (Barral, 1996). Le sol était couvert d’un dallage de pierres blanches décorées. Il reste deux fragments ornés de cercles se recoupant ou de rosaces.



Figure 8 : Marche qui sépare les deux parties du caveau.

          Tout près de l’autel a été déposé le célèbre cippe montrant deux crucifiés (Fig 7 et 9) à la manière antique, c’est à dire que leurs bras sont coudés et relevés vers le haut. V. E. Elbern a cru pouvoir reconnaître les traces des pieds d’un Christ sur la base de ce qui serait une croix monumentale extérieure au bâtiment, et située au-dessus des larrons qui en décoraient le socle. Selon Barral (Barral, 1996) cette thèse est plausible de par la comparaison avec la croix sculptée de Cardonagh en Irlande du Nord, d’une page enluminée d’un manuscrit carolingien de la Bibliothèque bodleienne d’Oxford (ms Laud. Lat. 26), confortée également par une trouvaille faite à Ligugé : au dos d’une pierre ornée d’un entrelac figure le dessin hâtif d’une crucifixion triple : le Christ, maladroitement esquissé au centre, est accompagné de deux minuscules larrons en croix. Selon Elbern, ce monument pourrait être une évocation symbolique du Saint-Sépulcre. Durliat (Durliat, 1985) est en désaccord avec cette interprétation car aucune des nombreuses inscriptions du petit édifice ne mentionne la sculpture. D’après lui, J. Hubert est plus proche de la réalité lorsqu’il suppose que la croix était dressée à l’extérieur, dans le cimetière, à l’instar des croix anglo-saxonnes. Le père Camille de la Croix, en revanche, reconstruisit cette sculpture différemment. Pour lui, le groupe des larrons aurait été dominé par une statue de saint Syméon stylite, symbole du martyr volontairement choisi.

Figure 9 : Cippe aux deux crucifiés        Figure 10 : Fragment d’une statue de saint Siméon II
          En effet, un fragment marqué Hic sanctus Symion fut lors de la fouille retrouvé dans les déblais (Fig 10). Seule la partie inférieure du tronc est conservée. Les deux mains serrent une croix de forme grecque qui se découpe sur les sries de la bure. Derrière le parapet de protection, les genoux du saint sont inégaux, celui de droite étant atrophié. Il s’agit, comme l’a fort pertinemment démontré Victor Elbern, du second Siméon stylite, qui né en 521, a passé depuis l’âge de six ans, 65 années sur différentes colonnes de taille toujours grandissantes, près d’Antioche, au bord de l’Oronte.

f) L’autel

          Au milieu de la petite estrade orientale trône l’autel (Fig 5 et 7), un prisme maçonné peint jadis en couleurs vives (de 82 cm X 65 cm), conservé sur une partie de sa hauteur, supportait la table d’autel. Le massif était enduit et peint : on discerne des bandes colorées au bord et au centre une croix pattée et gemmée (bleu,jaune et rouge) cantonnée de cercles colorés et groupés par deux ou quatre dont il reste la moitié inférieure. Une brève inscription semble être liée à l’autel :
 

+ EMMA NUHEL
NUBIS CUM D(eu)S
(+ Emmanuel ! Le Seigneur soit avec nous !)

g) Autres installations

          On peut se demander si la marche actuelle du sanctuaire, sculptée et portant une inscription, ne constituait pas l’architrave d’une barrière haute du type Pergula (balustrade avec colonnettes supportant une architrave, parfois arquée au-dessus du passage central). La forme trapézoïdale de certaines plaques sculptées et la présence de plusieurs colonnettes basses, remployées contre les murs, peuvent faire penser aussi à un ambon.

h) Les inhumations



Figure 11 : Situation des inhumations et des arcosolia.

Cinq sarcophages principaux étaient posés sur le sol le long des parois de l’édifice ; trois d’entre eux dans des
arcosolia, le quatrième, le long du mur nord de la première salle, et le cinquième à côté de ce dernier
(Fig 11). Les deux arcosolia du sud sont détruits, celui du nord, est bien conservé. Le tombeau arcosolium de Mellebaude (Heitz le lui attribua, pas Barral) se trouve dans le coin nord-est. Il ne subsiste que le bas du sarcophage avec quelques vestiges de personnages (anges et saints ?) qui semblent avancer vers une figure centrale, probablement le Christ. Une inscription double ornant le tympan a pu être relevée. La première version a été surchargée peut être par la même main. La deuxième version fait apparaître que le tombeau, dégradé une première fois, a reçu pour sa protection des reliques en nombre considérable : « C’est ici que l’on entre près des saints Chrysanthe, Darie et autres martyrs, au nombre de soixante-douze ». Mgr. Duchesne a montré qu’il s’agit, en l’occurrence, des 72 chrétiens qui furent martyrisés près des tombeaux de saint Chrisanthe et de sainte Darie sur la voie Salaria à Rome. Mellebaude s’était procuré leurs reliques mais il y en avait d’autres comme celles de Sostavos que nul document hagiographique ne mentionne. Selon Barral, la profanation fut peut-être l’œuvre d’envahisseurs, d’envieux, de fanatiques, en désaccord avec la confession christologique de Mellebaude. La cérémonie de reconsécration eut lieu un 13 novembre selon Heitz sans qu’il explique son affirmation.
          Au sud, deux niches rectangulaires abritent deux sarcophages qui selon Durliat contenaient les reliques. Ils sont fermés par deux grandes plaques trapézoïdales remployées aux sculptures gravées. Sur l’un d’elle (Fig 12) apparaissent les symboles des deux évangélistes Matthieu et Jean et les deux archanges saint Raphaël et Raguël. Sa voisine, très abîmée, devait compléter le groupe des évangélistes avec les symboles de Luc et Marc, et la série des archanges, avec Michel et Gabriel dont il ne reste que les bustes. Ces plaques étaient, elles aussi, enrichies de cabochons de verre. L’inscription qui court à leur base énumère des reliques aussi remarquables que celles des saints Aignan, Lauritus, Varigatus (des saints gaulois ?), Hilaire et Martin.
          Dans l’angle sud-est, contre le grand sarcophage, se trouvait un petit sarcophage d’enfant, en pierre, dont le couvercle était sculpté d’une croix en relief. L’autel était entouré de sarcophages sur ses 4 côtés. Des fosses, sans doute tardives, avaient été creusées dans le sol. En tout il existait 14 tombes d’époques différentes, dont certaines enterrées, et d’autres posées à même le sol.

Figure 12 : Panneau montrant les symboles des deux évangélistes saint Matthieu et saint Jean, ainsi que les archanges Raphaël et Raguël. Au bas du panneau, les noms LAURITUS, VARIGATUS, HILAIRE et MARTIN

h) Le décor peint

          Les éléments de peinture bleu ciel retrouvés parmi les fragments de voûte effondrés prouvent que l’édifice était orné en totalité de peintures murales. En effet, les murs présentaient une compartimentation de l’espace à l’aide de traits ocre-rouges et jaunes sur fond blanc qui soulignaient ou bordaient les divisions de l’architecture, les arcosolia et la fenêtre axiale. Des inscriptions peintes en rouge complètent le décor mural.


III) INTERPRETATION

Les inscriptions

            Selon Heitz, Les nombreuses inscriptions gravées au nom de l’abbé Mellebaude expriment une foi réelle et en même temps une profonde humilité qui confine à la tristesse. Mellebaude est l’interprète d’une société qui, en cette fin du 7ème s., envisage l’avenir avec inquiétude, sentiment qui devait trouver sa confirmation dans les bouleversements politiques et religieux apportés par les décennies à venir (double agression des Pippinides, conquête arabe etc…)

Interprétation et datation

          Le Père C. de La Croix, inspiré aussi par le lieu-dit du « Chiron martyr » avait cru être en présence d’un martyrium et il l’avait fait inscrire sur la porte du bâtiment moderne. En fait, cette hypogée est une cella memoriae, c’est à dire une « chapelle funéraire » comme on en trouve dans les nécropoles d’époque romaine tardive et destinées à de riches gallo-romains. Ainsi, elle est pourvue d’installations cultuelles qui permettaient sans doute d’officier à des dates précises, ce qui en fait son originalité pour la période mérovingienne où ce type de monument semble être très rare, et cela confirme le lien étroit établi entre le tombeau et l’autel. La chapelle primitive a subi au moins deux remaniements dont témoignent les deux couches de peinture au-dessus de l’arcosolium, le déplacement des sculptures, la nouvelle dédicace avec, sans doute, l’apport de nouvelles reliques. L’abbé Mellebaude n’est pas connu autrement que par le lieu de sa sépulture, mais l’emplacement de son tombeau ainsi que celui des autres sarcophages évoquent un caveau de famille, comme celui des cubicula des catacombes. On a continué assez longuement à y pratiquer des inhumations, peut-être encore après son abandon partiel.
          Selon Barral (Barral, 1996), son état de conservation au moment de la découverte le rend exceptionnel mais les exemplaires connus, par exemple dans la nécropole paléochrétienne de Tarragone ou à Carthage, bien qu’antérieurs, nous montrent sa filiation. A l’image de ces hypogées syriens découverts naguère par le marquis de Vogüe, notamment ceux d’Erbey‘Eh ou de Moudjeleia, le tombeau de Mellebaude est à moitié enterré et un escalier légèrement oblique conduit dans une salle voûtée en berceau.
          Léon Levillain, grande figure de l’histoire poitevine, pensait que Mellebaude avait voulu bâtir sa tombe à l’image du Saint-Sépulcre, et notamment de la speluncola abritée par le tegurium au milieu de la rotonde de l’Anastasis. La thèse fut reprise par V. Elbern et les nombreux points concordants avec le tombeau de Jérusalem ainsi que la ferveur christique de Mellebaude (il confesse, à la porte du caveau, sa foi en J.C., vrai Dieu et vrai homme et proclame son amour pour le Dieu vivant) rendent cette hypothèse parfaitement crédible selon Heitz (Heitz, 1987).
Les témoignages sculptés sont une preuve de plus du respect que l’on portait à cette époque à l’Orient et aussi de la connaissance détaillée que l’on en avait. Les nombreuses reliques présentes, qui appartiennent toutes à des saints du milieu poitevin, sont un bon exemple de la soif de reliques qui caractérisent l’Occident.
On remarquera cependant que l’écriture des inscriptions est encore classique et que le décor, notamment celui peint, est très proche de celui des monuments de l’Antiquité tardive (par exemple des villae d’Aquitaine). Le contenu des inscriptions montre le degré de culture des élites mérovingiennes de cette époque.
          La datation du monument semble devoir se situer à la fin du 7ème s. ou pendant le 1er tiers du 8ème s. D’une part car le style des sculptures et la typologie des sarcophages permettent des rapprochements avec les sculptures wisigothes du 7ème s. ou avec celle d’Italie du Nord. D’autre part, on a proposé d’après l’épigraphie deux termini. Le premier terminus ante quem est lié à l’iconographie des plaques des sarcophages sud. En effet, au concile de Rome de 745, le pape Zacharie avait limité le nombre des archanges à 3 (Michel, Gabriel, Raphaël) et avait fait rayer des tables évangéliques tous les autres notamment Uriel, Tobuhel, Nathanaël et Raguël. Celui-ci ne fut en effet plus considéré comme un ange mais comme un démon lors du synode romain de 745. Mais cet argument n’est pas déterminant dans la mesure où nous ignorons où et à quel moment ces plaques furent employées pour la première fois dans le monument ainsi que l’autorité d’une telle interdiction. Selon Heitz (Heitz, 1987) on peut sans trop de crainte risquer l’affirmation que les plaques sont antérieurs au concile de Rome car un prêtre aussi averti que Mellebaude ne se serait pas permis d’enfreindre la décision conciliaire. La seconde précision chronologique nous est donnée par la pierre remployée comme marche du sanctuaire, laquelle présente un verset tiré d’un psaume et une sentence sur la confession que Défensor moine de Ligugé, avait introduit sous le nom de saint Basile, dans son Livre d’étincelles, datée de la fin du 7ème s. Ce texte associe étroitement l’inscription au milieu poitevin et invite à situer la pierre plutôt à la fin du 7ème s. ou au début du 8ème s.
          Le caractère du monument a-t-il été modifié par ces apports de reliques, et est-il devenu un sanctuaire public ? La question est posée, mais cette transformation n’est pas nécessaire pour justifier la présence de reliques destinées à protéger le défunt. Selon Heitz (Heitz, 1987), le monument fut irrémédiablement saccagé en 732 par les Sarrasins, lorsqu’ils occupèrent les faubourgs et saccagèrent la ville de Poitiers.
Toujours selon lui, la réalisation de Mellebaude semble s’inscrire dans un contexte encore plus vaste. L’hypogée des Dunes, s’il est révélateur d’une destinée individuelle, celle de l’abbé Mellebaude, l’est également d’une époque, de ce 7ème s. riche, remuant, inquiet. Mieux que d’autres témoins de l’époque, il reflète selon lui l’esprit du concile in Trullo qui eut lieu à Constantinople en 692 et les attendus du onzième canon qui prônent la représentation du Christ en chair et non sous la forme de l’agneau. La brève existence de l’hypogée de Mellebaude projette une lumière significative sur le 7ème s. finissant. Elle nous introduit dans une vision du monde qui trouve son ultima ratio dans un Christ humain – réhumanisé – dont l’image marquera de manière éclatante les 8ème et 9ème s. à venir.



BIBLIOGRAPHIE :

BARRAL I ALTET Xavier (dir), DUVAL Noël et PAPINOT Jean-Claude, Chapelle funéraire dite « Hypogée des Dunes » in Les premiers monuments chrétiens de la France, volume 2 : Sud-ouest et Centre, Paris, Picard Editeur, 1996, p302-p309.
BARRAL I ALTET Xavier, Haut Moyen-Âge, de l’Antiquité tardive à l’an mil, Köln, Taschen, 2002, p90-p91.
DURLIAT Marcel, Des barbares à l’an Mil, collection « L’art et les grandes civilisations », Paris, Mazenod, 1985, p523-p530.
EYGUN François, Le cimetière gallo-romain des Dunes à Poitiers : journal des fouilles du Père de La Croix et rapports du Commandant Rothmann, collection « Mémoires de la société des Antiquaires de l’Ouest », volume 11, Poitiers, Société française d’imprimerie et de librairie, 1933.
HEITZ Carol, La France pré-romane : archéologie et architecture religieuse du Haut Moyen Âge, IVe siècle – An Mille, Paris, Editions Errance, 1987, p78-p86.

Figures 3-5-6-8-9-12 issues
de www.musees-poitiers.org